Comprendre la cognition incarnée

La « cognition incarnée » — en anglais, « embodiment » — est la capacité de vivre les événements en étant profondément ancré dans son ressenti corporel et ses états émotionnels quelle qu’en soit l’intensité, sans les évacuer par un passage à l’acte ni les étouffer dans une tentative de rationalisation. Il en découle un élargissement des capacités de choix et d’action, ainsi qu’une saine puissance d’être.

Cette capacité s’acquiert à travers un travail sur trois niveaux.

Conscience corporelle

Votre corps est-il un outil au service de vos projets ou vos performances, que vous n’écoutez que lorsqu’il grince ? Est-il une mécanique que vous entretenez à coups de stimulants, anti-douleurs et autres gélules ?

Ou bien est-il une facette de votre personnalité, la fibre sensible de votre quotidien ? Le filtre sensoriel qui attire votre attention sur les nuances de votre environnement ? La peinture intérieure qui décrit votre état du moment ?

Êtes-vous présent à vos expériences corporelles et sensorielles ? Captez-vous les variations fines d’atmosphère, de densités, de vibrations en vous ? Pouvez-vous décrire la qualité de l’instant en termes de vos ressentis internes, de vos sensations externes ? C’est le premier niveau de la cognition incarnée : pouvoir ressentir sa vie finement à travers son corps et ses réactions.

Conscience psycho-corporelle

Les réactions de notre corps sont intimement liées à notre vie psychique, elles en sont un des langages, au même titre que nos rêves. Pouvoir parler ce langage est aussi une manière de se dégager de fonctionnements périmés.

Nos émotions sont avant tout une réalité physiologique, une manifestation corporelle : dans un contexte donné, notre système nerveux déclenche en nous des réactions somatiques en chaîne : frissons, constrictions, chaleur, rythme cardiaque et respiratoire, réponses gastro-entériques, etc. Nous nommons « peur » la moiteur de nos mains et le nœud dans l’estomac ; « colère » le rythme cardiaque qui s’accélère et les mâchoires qui se crispent, « honte » le rougissement du visage et le regard qui se détourne, etc. Pourtant, combien de personnes se croient en colère alors que leur corps envoie des signaux de peur ?

De même nos pensées, nos croyances, nos jugements— « ça n’ira jamais », « c’est génial » — ont toutes une contrepartie somatique, se manifestant par notre système perceptif et moteur : une faiblesse musculaire, un afflux de sang au visage, un tic qui s’active, une compulsion alimentaire, etc.

Il arrive également que notre corps signale que des traces enfouies, des mémoires anciennes, ont été réactivées : il réagit sans que l’on puisse relier cette réponse corporelle à une situation ou un contexte immédiatement compréhensible. C’est la fameuse « madeleine de Proust » !

Quand vous dites « je vais bien », « je vais mal », pouvez-vous pister et différencier les manifestations par lesquelles votre corps vous le fait savoir ? C’est le deuxième niveau de la cognition incarnée : pouvoir pister et relier ses signaux corporels à leur contrepartie psychologique (émotions, croyances, souvenirs, etc)

De la conscience à la puissance

La puissance de la « cognition incarnée » se révèle à ce troisième niveau. Pouvez-vous rester en contact avec vos sensations psychocorporelles, même les plus pénibles, sans chercher à les fuir ? Tolérer et même amplifier vos ressentis somatiques et les laisser circuler plus amplement en vous ?

Contre l’inconfort psychologique, nos réflexes défensifs se manifestent de différentes manières : soit on se met à distance en mentalisant (on raisonne) ; soit on évacue la tension en passant à l’acte (on « pète un plomb », on compense par une addiction, etc.); soit on se coupe carrément de soi (on entre dans un état plus pathologique de dissociation). Les deux premières manières sont à la base de plusieurs approches psychothérapeutiques : thérapies par la parole qui soutiennent la compréhension ; thérapies bioénergétiques qui favorisent la décharge.

Certes, ces mécanismes contribuent à gérer le poids de la vie psychologique. Ils ne permettent pas cependant de vivre pleinement, entrer dans la puissance, la loi et la créativité.

C’est le troisième niveau de la cognition incarnée :  votre puissance de vie est à la mesure de votre capacité à laisser circuler en vous, sans les brider, les ressentis corporels éveillés par les circonstances de vie psychologiquement difficiles.

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