Le dialogue intérieur, tel un pont appuyé sur des piliers, se fonde sur des données dont (…) les unes sont rationnelles, les autres irrationnelles, et surmonte ainsi le ravin béant, la discontinuité séparant le conscient de l’inconscient. Il constitue un processus naturel.
CG JUNG

Ouvrir des espaces de dialogue entre nos mondes. Dans la tradition quechua, on m’appellerait une chaka-runa, une femme-pont. La personne (runa) qui tisse un pont (chaka) pour relier les deux mondes.

Le monde d’ici est le monde profane, matériel et visible : y dominent les mots, les pensées et les chiffres.
Le monde autre est le monde sacré, spirituel et invisible : il se manifeste par les images, les rêves, les visions, les ressentis intérieurs.

Le pont est un point de rencontre, un dialogue, sans domination d’un monde sur l’autre. Il est aussi un point de passage, d’aller et de retour. Une porte s’ouvre, la conscience s’élargit et reçoit les informations destinées à être intégrées dans le quotidien au retour.

L’autre Monde

La prescience de l’Invisible fait depuis toujours partie de mon équation personnelle. Mon enfance et ma scolarité se sont déroulées parmi les grands chênes, au pied desquels j’apprenais sans étudier. Les cimetières et leur âme ont de tout temps constitué un de mes lieux de prédilection. Le mystère de l’Au-delà et le mystère de la Nature se sont ainsi reliés en moi.

Jeune adulte, ma porosité au monde de l’Esprit s’est refermée sous la pression des sirènes de la performance professionnelle et de la réussite sociale. J’ai connu le vide, existentiel et spirituel.

À 33 ans, un voyage solitaire de plusieurs mois, au Tibet et dans la montagne himalayenne, a marqué le début de ma quête. Une quête, longue, lente et douloureuse, tant mes racines cartésiennes obstruaient mon ouverture.

À l’approche de la cinquantaine, une psychanalyse selon la psychologie des profondeurs de CG JUNG a enfin rouvert ma connexion au monde du Sacré. Mais toujours mon mental douteux revenait brouiller mes perceptions.

Jusqu’à ce qu’une succession de deuils et d’émotions puissantes abaisse mon niveau mental et m’entraîne dans un voyage imaginal au Royaume des Morts…

Le pont

L’expérience fut multisensorielle autant que kinesthésique. J’étais dans une autre réalité. Seul me restait un ancrage minimal dans la conscience de la réalité quotidienne, un peu comme un concierge garderait les lieux en l’absence du voyageur.

La physique quantique, les neurosciences, la psychologie des profondeurs et bien sûr les traditions des peuples premiers, ont leurs propres clés de compréhension de ce phénomène d’état élargi de conscience.

Éveillée par la puissance de cette incursion dans l’Invisible, j’ai expérimenté d’autres immersions, cette fois sous la protection d’un cadre ritualisé. J’ai ainsi rencontré l’univers de la medecina amazonienne, celui amérindien des quêtes de vision, et celui plus universel du voyage shamanique au tambour. Ces expériences ont jalonné mon initiation aux voyages dans l’invisible.

Mon ego a bien sûr tenté de m’identifier à diverses dénominations ésotériques. Que serais-je ? Chamane ? Druidesse ? Psychopompe ? Prêtresse ? Sorcière ? Chaka runa? Tous termes qui auraient pu être justes s’ils n’appartenaient à d’autres cultures.

C’est un curandero de Haute Amazonie qui m’a remise à ma place :

« Tu ne regardes pas au bon endroit. Tu es chrétienne. Tu dois te réconcilier avec tes racines »

Il m’a enseigné que le rituel du baptême initie à une triple fonction. Royale : servir, contenir, tenir le cadre. Prophétique : transmettre, témoigner. Sacerdotale : célébrer le sacré.

Ainsi soit-il. Aujourd’hui, j’ai accepté de me relier à ma propre tradition. Et ainsi j’ai tissé en moi un nouveau pont entre ma culture et celle des peuples premiers. Mes racines chrétiennes courent sous l’humus de la Nature Vivante.

Baudelaire ne disait rien d’autre : La Nature est un temple…