À travers l’actualité, les grilles de lecture du monde que nous ressassent les médias dominants et nos dirigeants se révèlent aussi obsolètes que toxiques. Que l’on en fasse des interprétations géopolitiques contemporaines d’emprise sur les ressources en raréfaction, ou psychanalytiques du besoin machiste archaïque d’affirmer sa puissance, c’est toujours la même chanson : L’autre est un ennemi parce que l’on doit composer avec sa différence, toute riposte même préventive (!) est légitime, les alliances défensives sont dissuasives même si elles nous entraînent dans une spirale meurtrière comme 1914 en fut un cas d’école. Ce récit usé se pare de préoccupations humanistes tout en occultant la réalité humaine : Il y aura d’autres morts, that’s the way it is… Les victimes sont des dommages collatéraux (en anglais, l’adjectif casual signifie occasionnel, et les morts sont des casualties).
Tant les narratifs que les images qui nous sont infligés sont obscènes, au sens étymologique de sinistre, de mauvais augure. Cette indécence m’inspire deux questions. Comment rester témoins, conscients de cette réalité brutale, sans s’y sentir aspirés ni en être tétanisés ? Je pars de l’hypothèse qu’il est impossible d’ignorer l’actualité. Ensuite, comment donner sens à ce qui apparaît ?
Je ne tenterai d’abord de répondre qu’à la première de ces questions. Comment rester en contact avec une actualité fascinante et mortifère sans y succomber ?
Dans la mythologie grecque, les Gorgones étaient des créatures monstreuses à la chevelure de serpents qui se tenaient aux portes de l’Hadès, le royaume des morts, à la lisière entre le monde visible et invisible. Elles pétrifiaient, littéralement tournaient en pierre, ceux qui croisaient leur regard. Persée, fils de Zeus et d’une mortelle, fut mis au défi de tuer Méduse, celle des trois qui était mortelle. Athena lui offrit un bouclier en bronze poli en miroir, grâce auquel il put s’approcher de la Gorgone endormie sans la regarder, ne la voyant qu’indirectement par son reflet dans le bronze, et la décapita.
C’est parce que le regard ne se confond pas avec la vision que Persée a pu s’approcher de Méduse sans en être médusé. Soit on regarde sans se décaler, et on est sidéré sensoriellement et émotionnellement ; soit on voit l’information en la réfléchissant, et on se met en état de la di-gérer, la métaboliser. Regarder nous anéantit, nous renvoie au néant, aux portes des Enfers, alors que voir est une opération consciente d’élaboration de la réalité (en latin, labor signifie travail).
Un psychanalyste britannique du siècle dernier, Wilfred Bion, observait que les bébés, au psychisme non construit, sont agressés par des contenus bruts (dits « bêta »), des sensations et sentiments intenses d’autant plus angoissants qu’ils ne peuvent être mis en mots. C’est le rôle (dit « alpha ») de la maman de se laisser ressentir ces états désordonnés pour les restituer à son petit avec des mots calmants pourvus de sens : « Mon petit coeur, c’était un cauchemar, un orage, tu as faim, etc ». Aujourd’hui, bien qu’adultes, bien que plus ou moins construits, nous pouvons de même être submergés par la déferlante d’images et de mots aussi grotesques que monstrueux. Et que dire des enfants, exposés à l’information sans filtres, sans médiation ?
Que pourrait être notre bouclier réfléchissant, nous permettant de voir la réalité pétrifiante sans en être pétrifié ? Cela peut être le passage par l’expression imagée, comme le fit Picasso avec Guernica pour dénoncer la violence fasciste, comme le font de manière plus modeste les slammeurs, les conteurs, les caricaturistes. Cela peut être la relecture de l’Histoire ou d’oeuvres de science-fiction, de romans noirs ou dystopiques, ou encore des mythes éternels, pour y retrouver des invariants ou de nouvelles perspectives, et ainsi décaler notre regard — voir. Cela peut être aussi des célébrations collectives ayant valeur de rituel : comme de nombreux Belges, j’ai gardé en mémoire la « Marche blanche » de 1996 à l’époque de l’affaire Dutroux, qui rassembla à Bruxelles plus de 300 000 personnes dans un mouvement de protestation pacifique et silencieuse. Cela peut être encore de refuser le simplisme des slogans, stéréotypes, et autres copiés-collés évidés de toute réflexion personnelle. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » écrivait Camus. Avant de commenter le monde, pensons-le.
Les flashs info, les videos en boucle, les JT événementiels avec leurs flux d’images, les réseaux sociaux avec leurs schémas courts, sont des canaux qui stimulent le regard, pas la vision. Retrouver le passage par la symbolisation, l’élaboration en mode alpha, est fondamental. À défaut, on se laisse déborder et on se retrouve aspirés dans des décharges émotionnelles sans recul. Bonjour les régressions au niveau « bêta », les montées d’angoisse, de dépression, d’impuissance ou de haine ! Dans ce cas, la seule issue est encore se détourner. S’abstenir de regarder lorsqu’on ne sait comment voir reste une saine limite mise à l’insupportable. Mais nous détourner de la réalité est aussi nous dissocier de nous-mêmes, et nous détourner de notre humanité.
J’aborderai la seconde interrogation, comment donner sens à ce concentré contemporain de destructivité, dans un prochain billet.
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