J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.
Saint Paul de Tarse.
Une année nouvelle a débuté, les vœux se sont échangés, qui résonnent comme des « cymbales retentissantes ». Y croyons-nous encore vraiment, à nos formules incantatoires? Que sommes-nous prêts à faire pour les matérialiser ? Que peut-on faire, concrètement ? Il y a près d’un siècle, Antonio Gramsci nous alertait déjà : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »… Ce clair-obscur décidément s’étire dans une interminable nuit polaire. À nos frontières, les vies humaines sont exterminées avec une violence irreprésentable. D’une rive à l’autre de l’Atlantique, nos institutions démocratiques s’érodent, rongées par les particraties, les lobbies, les technofascistes et les dirigeants pirates. Notre système socio-économique nourrit la surconsommation des uns et la pauvreté des autres, génère des ségrégations envers les plus fragiles et épuise nos écosytèmes. Nous vivons des temps d’apocalypse, synonyme d’anéantissement pour les uns, pour les autres de révélation. De quel côté pencher ? Blaise Pascal proposait de parier : « La raison n’y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare (…) Il faut nécessairement choisir. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. » À sa suite, je parie que de cet effondrement généralisé renaîtra un nouveau monde, comme un phœnix. Comment dès lors contribuer à cette possible renaissance ? Pourquoi pas en l’abordant sous l’angle de ses blessures ? Après tout, il est dans ma nature de psychothérapeute de penser le monde en termes psychologiques.
L’actualité planétaire est traumatique, à la fois génératrice d’une blessure et manifestation d’une blessure préexistante. La blessure est avant tout, actuelle, celles des victimes en première ligne, expulsés de leur sécurité de base et de leur dignité. La blessure ancienne est celle des peuples repoussés hors de leurs frontières au nom d’une domination — qui n’est qu’une croyance du dominant en sa propre suprématie, destinée à masquer sa propre fragilité. L’histoire, toujours écrite par les vainqueurs, ne peut rendre compte de cette blessure, et d’autant moins qu’elle tend à ne refléter que des chaînes de causalités linéaires, alors que la blessure de l’humanité est cyclique. La blessure est enfin, indirectement, la nôtre, nous qui sommes témoins impuissants de ces écroulements, et submergés par d’insupportables vagues émotionnelles. Pour toute parade, l’humour noir fleurit, inapte à nous protéger. Nous sommes confrontés à un dilemme : soit nous restons présents à ces événements et la douleur est nauséeuse, soit nous nous en détournons et nous nous dissocions de notre humanité, rejoignant ceux-là mêmes qui nous répugnent.
Il est encore une autre blessure collective, plus pernicieuse encore : dans sa frénésie individualiste, notre société occidentale a perdu sa capacité à prendre soin de l’Autre. Les forces sombres qui poussent l’humanité dans l’abîme ravalent les humains à l’état d’objets indifférents. Nous élisons des dirigeants psychopathes, pervers, ou paranoïaques, mus par leur seul narcissime blessé ; en réalité, ils ne sont que le miroir de nos propres ombres. Ce ne sont donc pas nos seules psychés individuelles qui sont blessées, c’est notre psyché collective, c’est l’Âme du monde.
Bonne nouvelle ! Dans son étymologie, le terme traumatikos exprime à la fois la blessure et son remède. Pour les philosophes de la Grèce antique, la thérapéia désignait le soin, lequel pouvait être prodigué aux dieux, à la terre, aux animaux, aux plantes, aux hommes, ou à la collectivité. Le thérapeutès pouvait donc être prêtre, jardinier, éleveur, médecin mais aussi compagnon. Le caractère déterminant de ce soin était une relation d’amour, philia. Nul besoin dès lors de diplôme pour être thérapeute au sens de la philosophie grecque. Nul besoin de faire des études pour prendre soin de l’autre. Mais en sommes-nous encore capables ? Sommes-nous déterminés ?
La philosophie propose des voies que la psychologie aide à arpenter. Les deux arts portent un même message, essentiel : pour aimer l’autre d’une ouverture du cœur (et non d’un besoin narcissique), il faut d’abord s’aimer soi-même. Et cela suppose d’aimer sa vie inconditionnellement, l’embrasser sans réserves même lorsqu’elle est absurde. Ainsi, d’authentiques hommes d’État comme Nelson Mandela, Vaclav Havel ou Alexeï Navalny ont vécu sans la fuir la plus frustrante des conditions : l’emprisonnement politique sans perspective d’en sortir, sauf à se renier. Paradoxalement, cette acceptation qui n’était pas résignation a nourri en eux une révolte vivante, c’est-à-dire portée par la vie. Leur colère était créative. On sait quelle fut la suite de leur destinée, au service de leur nation. Aimer sa vie y compris dans ses aspects les plus frustrants, c’était aussi ce que Camus suggérait en écrivant « Il faut imaginer Sisyphe heureux » : ce héros de la mythologie grecque, enchaîné par les dieux à un destin absurde et sans espoir, il l’imaginait acceptant son sort jusqu’à l’aimer, et par là-même s’en libérer. Toute l’œuvre de Camus a été une exploration de l’absurdité de la vie et d’une révolte en réponse, qu’il comprenait comme le rejet d’une destructivité stérile et le choix d’un engagement constructif dans l’action.
Autre philosophe de la plénitude, Nietzsche voyait dans le chaos l’expression de la force de vie dans toute sa brutalité sauvage, où les barrières de l’individualité se brisent : « Il faut encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse ». Pour lui, vivre pleinement, créativement, signifiait embrasser sa vie dans toutes ses facettes même chaotiques, sombres ou absurdes, au point de pouvoir accepter qu’elle puisse se répéter sans rien y changer : « Je reviendrai (..)— non pour une vie nouvelle, ou une meilleure vie, ou une vie ressemblante — à jamais je reviendrai pour cette même et identique vie ». Cet« éternel retour » était pour lui la forme la plus haute d’acquiescement à la vie. Dans sa vision, l’ordre et la paix n’avaient pour fonction que de se ressourcer, permettre des temps de réflexion et d’intégration de l’expérience chaotique. L’harmonie du bel Apollon après la transe primitive du dieu Dyonisos, la musique après la danse. Et puis le chaos à nouveau… N’y serions-nous pas ? Certes, Nietszche est devenu fou d’avoir trop embrassé sa vie chaotique sans revenir à de paisibles temps de recul apolliniens. Camus par contre, alors qu’un accident de la route allait faucher sa vie, avait commencé à réfléchir à un troisième cycle sur l’Amour (tiens, tiens !), après l’Absurde et la Révolte.
Bien sûr, tout le monde n’a pas l’intensité des grands hommes que j’ai mentionnés. Je retiens cependant d’eux qu’aimer sa vie, c’est en accepter le chaos, en embrasser l’absurde. On ne peut aimer les autres que lorsque l’on s’aime soi-même, et l’on ne peut s’aimer soi-même que dans la mesure où l’on embrasse sa vie, même chaotique, inconditionnellement. Et, comme le chantait Brel, seule compte la quête : « Tenter, sans force et sans armure d’atteindre l’inaccessible étoile… »
En écrivant ces lignes, je ressens combien, après avoir été une thérapeute des petites blessures de la vie, la vie m’appelle à prendre soin de notre grande blessure sociétale, à devenir accompagnante de ceux qui cherchent envers et contre tout à rester sur le chemin de l’amour et du soin à l’Autre, pariant sur le retour des forces vives de l’Univers. Je vous proposerai prochainement des cycles d’ateliers pour concrétiser cet accompagnement, des ateliers où s’entrelaceront le chaos et l’harmonie, pour qu’émerge notre capacité partagée à être thérapeutès au cœur de notre monde blessé.
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