J’ai entrepris des études de psychologie à 49 ans avec l’intention de devenir analyste jungienne, et ai découvert le chamanisme à travers mes cours d’ethno-psychiatrie : on y enseignait que ce que nous considérons comme un état délirant relevant de la psychiatrie est abordé comme une émergence spirituelle dans les cultures autochtones des peuples premiers. Aussi, le village entoure celui qui traverse une épreuve de rencontre avec la mort physique, psychique ou rituelle : s’il en revient plus fort, il sera un shaman, un guérisseur au service de la communauté. Dans la mythologie grecque déjà, le centaure Chiron était le « guérisseur-blessé » qui ne pouvait soigner qu’à la mesure de son intégration de sa propre blessure. En astrologie, Chiron symbolise notre blessure fondamentale qu’il nous faut intégrer. Dans ma formation d’analyste, j’ai retrouvé cette dimension archétypique qui ancre dans l’humilité : le thérapeute ne guérit pas, il facilite l’auto-guérison de l’autre. En restant relié à sa propre part blessée, il réveille le guérisseur intérieur qui dort chez la personne en souffrance.

Lors de pérégrinations au Tibet, en Mongolie et au Canada, j’ai à nouveau rencontré le chamanisme, cette fois comme une autre manière d’être au monde. Dans ces immenses contrées, les hommes sont animés d’une relation d’égalité, de respect et de dialogue avec la nature, abordent leurs éléments comme des esprits, dialoguent avec eux et cultivent le sens du rituel pour les honorer. À la même époque, j’ai été initiée en Belgique aux codes essentiels du shamanisme transculturel, tels que formulés par l’anthropologue Michael Harner. Depuis plus de 10 ans, j’ai ainsi pratiqué les voyages chamaniques et été introduite à certains soins, dont le recouvrement d’âme suite à des traumatismes, ou les soins de psychopompe pour aider les personnes en fin de vie ou ayant déjà franchi le seuil à passer de l’autre côté. Un des points les plus importants de cet enseignement était, à nouveau, l’humilité : Méfiez-vous de l’ego chamanique ! De la même manière que jouer au piano le dimanche ne fait pas de nous un nouveau Mozart, ces initiations ne font pas de nous des chamanes mais de simples praticiens chamaniques. À de rares exceptions près, nous Européens sommes marqués par nos conditionnements rationnels et manquons de cet ancrage naturel dans la nature et de cette connexion avec le monde sacré, dont témoignent les autochtones des cultures dites primitives.

En 2018, j’ai vécu une retraite solitaire en forêt amazonienne, sous la guidance et protection de guérisseurs locaux — expérience que j’ai ensuite renouvelée de nombreuses fois. Ces curanderos pratiquent la Medicina avec les plantes qu’ils considèrent sacrées. Certaines sont psychédéliques et « enthéogènes » : préparées de manière rituelle, elles ont le pouvoir d’éveiller au divin, au « Monde Autre ». D’autres sont dites « maîtresses » : sans altération de conscience, elles enseignent et éveillent nos potentialités — un peu à la manière de nos Fleurs de Bach. Ainsi le Tabac (Nicotiana rusticaet Nicotiana tabacum), plante plus puissante encore que les plantes psychédéliques, clarifie le mental, donne de la force et transmet la verticalité ; la Chiric Sanango (Brunfelsia grandiflora) est la plante de l’ouverture et l’audace : elle élimine les peurs relationnelles et le froid affectif, et tourne notre destin vers les autres, au service de la société.

Deux axes ont ainsi caractérisé ma compréhension personnelle de chamanisme : l’être humain et son émergence comme guérisseur-blessé, après son épreuve de mort-et-renaissance; la nature, avec ses esprits qui ouvrent au divin et enseignent. Ainsi, se rencontrent l’âme et l’âme du monde.

Ce « Monde Autre », c’est le « Monde imaginal », le monde archétypique qui parle à notre âme en images. C’est le Monde divin des mystiques, « l’au-delà de l’espace-temps » des physiciens quantiques, « l’inconscient collectif » de CG Jung. On le nomme aussi Monde invisible, Monde sacré, Univers, Réalité non ordinaire. Chacun de nous peut y avoir accès, à condition de relâcher son contrôle mental et son désir de pouvoir. Certains y accèdent plus naturellement, tels les shamans des peuples premiers, les mystiques, les médiums, les poètes, les psychotiques et les intuitifs introvertis. Le Monde Autre ouvre notre champ de conscience, il active notre cerveau droit, celui de l’intuition et de l’imagination créatrice. Sous forme de rêves nocturnes, rêves éveillés, intuitions profondes, synchronicités, images poétiques, il nous envoie des « images » qui peuvent ne pas être visuelles : tous les sens sont convoqués, y compris la kinesthésie.

Tel que je l’ai vécu, un « voyage chamanique » implique (1) un élargissement de conscience (2) dans un cadre ritualisé ouvrant (3) un passage vers le Monde Autre avec l’engagement d’en revenir, afin de recevoir (4) une guidance appropriée concernant (5) une « intention qui vient du coeur ».

(1) Un élargissement de conscience

« Dès que notre attention se relâche, ressurgit une pensée non dirigée, spontanée, que nous laissons planer, plonger et réapparaître selon son propre poids. C’est la pensée du rêve, des enfants et des primitifs, des artistes inspirés. » CG Jung.

Alors qu’en réalité ordinaire, nous fonctionnons sous le contrôle de nos conditionnements (ego, mental, peurs, automatismes, etc), un abaissement de notre niveau mental peut diminer l’intensité de notre conscience ordinaire et élargir notre champ de conscience.

Ces variations de niveaux de conscience se traduisent par différents paliers dans la fréquence des ondes électriques du cerveau. Dans notre culture, notre état de conscience par défaut est celui de la vigilance, de l’anxiété et du stress, qui correspond à la fréquence d’ondes Beta (15 à 30 Hz), la même que celle du sommeil paradoxal favorisant le rêve nocturne. Le coma ou le sommeil profond sans rêves correspondent aux ondes Delta ( 1 à 3 Hz) tandis que la relaxation légère se déroule en ondes Alpha (9 à14 Hz). Entre les deux, le niveau de conscience induit par la transe au tambour dans notre pratique contemporaine du voyage chamanique, peu habituée au lâcher-prise du mental, active les ondes Theta (4 à 8 Hz), celles de l’état hypnotique ou de la somnolence, propices au rêve éveillé et aux expériences parapsychologiques.

Nettement plus puissants sont les voyages chamaniques des guérisseurs autochtones, de même que ceux induits par les plantes psychédéliques : leur fréquence d’ondes Gamma (30 à 60 Hz), est très rapide. Elle favorise un hyper-éveil intégratif et un « liage perceptif » entre nos informations cognitives, nos sens et nos perceptions. Cette simple différence de puissance nous rappelle à l’humilité de ne pas nous prendre pour des « shamans » juste parce que nous voyageons au tambour — les authentiques shamans autochtones ne se prennent pas pour des êtres de pouvoir.

(2) Un cadre ritualisé

Comme dans tout travail thérapeutique, le cadre est une protection, le garant d’une expérience bien vécue. Avant tout, il requiert un lieu et un temps « consacrés » à l’expérience, loin des perturbations du monde externe : on s’assure qu’il n’y aura pas d’intrusions, on éteint son téléphone, on enlève ses chaussures. Lorsque le cercle est ouvert, personne ne le quitte prématurément. S’il lui est nécessaire de sortir, la personne laisse une partie d’elle-même en conscience dans le cercle et revient. Dans le voyage chamanique, le cadre est aussi et surtout le rituel, lui-même une manifestation de la conscience du seuil entre le profane et le sacré, la réalité ordinaire et la réalité non ordinaire. La conscience du seuil n’est pas qu’une manière d’honorer le sacré, elle est une protection spirituelle qui permet de partir mais également de revenir.

Le rituel ne s’improvise pas et peut être simple. Comme toujours, ce n’est pas le geste en soi qui confère la qualité au rituel, c’est l’authenticité de l’intention. Typiquement, le rituel sollicite tous les sens. On dresse un autel qui symbolise le centre, la cohésion, l’unité ; on allume une bougie qui manifeste la présence du sacré. On dépose sur l’autel un objet personnel qui évoque notre lien personnel au monde sacré. On peut procéder à une fumigation, un chant, ou une salutation aux six directions. Enfin, on bat le tambour pour un « appel aux esprits » afin de monter l’énergie du lieu. Ce peut être le moment de lancer le chant/cri de son animal de pouvoir (en tradition amérindienne), des chants inspirés comme les icaros (en tradition amazonienne), ou une mélodie intuitive qui élève notre vibration. Jeûner dans les heures précédentes peut constituer un rituel.

(3) Un passage avec l’engagement de revenir

Le rythme du tambour comme les plantes sont des tremplins d’induction vers un élargissement de l’état de conscience vers des fréquence d’ondes Theta ou Gamma. Chaque culture a ses traditions comme ses contraintes : dans certains pays d’Europe, dont la France, les plantes enthéogènes sont interdites ; en Amazonie, l’humidité de la forêt exclut l’usage de tambours.

La rencontre dans le Monde Autre peut-être d’une qualité telle qu’on n’a pas envie de revenir : une fascination, une joie, une harmonie, une information essentielle, etc. Étant des êtres incarnés, il est essentiel de revenir pleinement dans notre corps à la fin de l’expérience. L’engagement au retour est donc un élément éthique du voyage chamanique. Revenir en conscience permet de se réunifier dans le monde ordinaire sans laisser une part de soi dans le Monde Autre, et également d’assimiler les informations reçues. À défaut d’un chemin de retour conscient à la réalité ordinaire, on peut expérimenter des troubles anxieux ou psychosomatiques. Pour illustrer l’importance du seuil, pensez aux toxicos qui voyagent sans difficulté mais sans rituel, et dont la descente est douloureuse. Plus l’induction est puissante, plus la qualité du retour est essentielle. Un « bad trip » avec les plantes psychédéliques peut générer une angoisse psychotique voire un discours délirant. En cas de non-respect des exigences du sacré, les curanderos d’Amazonie alertent sur le risque de cruzadas, perturbations énergétiques nécessitant leur intervention. Dans notre pratique contemporaine du voyage chamanique au tambour, le risque de troubles intenses est mineur tant notre lâcher-prise du mental reste relatif et notre ouverture de conscience limitée aux ondes Theta.

Néanmoins, comme l’océan ou la montagne, le Monde Autre s’aborde avec humilité. Le respect du sacré ne se négocie pas. Dans le voyage au tambour, l’invitation au retour est manifestée par un battement rythmique spécifique, qui signale qu’il faut rebrousser chemin et revenir à sa conscience ordinaire.

(4) Recevoir une guidance appropriée

Dans la tradition universelle codifiée par Michael Harner, une cartographie est proposée pour s’orienter lors des premières expériences : le monde d’en bas, le monde du milieu, le monde d’en haut. En réalité, si le voyage se fait vers d’autres dimensions de la réalité, il se fait aussi à l’intérieur de soi-même. C’est un voyage introspectif tout autant que dans la transcendance de notre monde ordinaire. L’état de conscience élargi n’empêche pas la préservation d’un état de conscience ordinaire. Le voyageur est en même temps observateur de son voyage : à son retour, il peut en dire quelque chose et écrit l’enseigement reçu, même s’il ne le comprend pas immédiatement. Les enseignements chamaniques sont comme les rêves, il faut apprendre à les décoder. Parfois, leur sens n’apparaît qu’ultérieurement. D’où l’importance de les écrire. Et de les relire de temps à autre.

Plus nous lâchons notre contrôle rationnel, plus nous nous ouvrons donc à nos émotions profondes et souvent refoulées, et plus nous accédons à notre imagination créative. À un certain niveau d’éveil, l’élargissement de notre niveau de conscience permet un accès à notre mémoire somatique inconsciente ainsi qu’aux traces de nos traumatismes personnels, transgénérationnels (secrets de famille) ou culturels (génocides, exodes). La guidance chamanique permet de réaligner notre microcome (notre histoire) sur le macrocosme de la nature et de l’Univers. Pratiquer régulièrement le voyage chamanique est un chemin de découverte de soi, de connexion avec le divin, de guérison et de service à la communauté. La guidance se manifeste sous la forme d’un ressenti, qui peut être émotionnel, somatique, kinesthésique ou sensoriel — souvent un mélange des trois. Bien souvent, les débutants croient n’avoir rien vécu, alors que ce « rien » contient toute une expérience à décoder. Tout est enseignement.

(5) Une « intention qui vient du coeur »

La qualité de la guidance dépend de la qualité de l’intention, qui doit être « impeccable », c’est-à-dire partant du meilleur de soi, claire et univoque. À défaut, il ne se passera rien. « L’impeccabilité » ne signifie pas la perfection mais le fait de prendre soin de soi. L’intention impeccable a du cœur et nous met en relation avec nous-mêmes avec notre coeur énergétique et notre authenticité. Elle nous engage, aussi la formulation suggérée nous inclut : « J’AI l’intention de, MON intention est de… » L’intention chamanique est similaire à une prière. Elle peut consister en un désir de rencontre de ses guides spirituels, l’expression de sa gratitude ou la formulation d’une demande. Même dans ce dernier cas, il ne s’agira pas de performer et d’atteindre un objectif, mais d’obtenir un enseignement à son sujet ou concernant la situation sous-jacente. Le voyage chamanique exclut toute intention ludique ou de simple curiosité, qui suggérerait un défaut de respect pour le Monde Autre. Il exclut aussi toute intention concernant une autre personne, sauf à la demande expresse et claire de cette personne. En tout autre cas, ce serait une prise de pouvoir sur l’autre.

La guidance ne nous donnera pas nécessairement la clé que nous recherchons, mais celle qui est juste pour nous. C’est pourquoi toute intention ne peut être qu’une demande d’agir selon « ce qui est le plus approprié en relation avec l’harmonie universelle », dans la situation qui nous préoccupe : il s’agit de se soumettre à plus grand que nous.

 

Le cercle, le voyage et le tambour

Dans le voyage en groupe, le tambour chamanique est un instrument essentiel : ses battements agissent comme un fil d’Ariane, ritualisent la cérémonie par l’appel des esprits, induisent des états élargis de conscience, et battent le rappel du retour en réalité ordinaire. Leur rythme harmonisé crée la cohésion du groupe. L’énergie d’un cercle tambour est celle d’une collectivité sacrée, c’est pourquoi elle aussi doit être « impeccable ».

La partie de nous qui voyage est notre être authentique. Les attitudes fondamentales d’un voyage sont donc l’intention, la confiance (il n’y a pas de rencontre toxique lorsque l’intention est saine) et l’attention à ce qui se ressent : dans un voyage chamanique, tout est enseignement.