« Le monde dans lequel nous pénétrons en naissant est brutal et cruel, et, en même temps, d’une divine beauté. Croire à ce qui l’emporte du sens ou du non-sens est une question de tempérament. Si le non-sens dominait en absolu, l’aspect sensé de la vie, au fur et à mesure de l’évolution, disparaîtrait de plus en plus. Mais cela n’est pas, ou ne semble pas être le cas. Comme dans toute question de métaphysique, les deux sont probablement vrais : la vie est faite de sens et de non-sens. J’ai l’espoir anxieux que le sens l’emportera et gagnera la bataille. », écrivait CG Jung, peu de temps avant sa mort en 1961.
La troisième guerre mondiale se déroule sur nos écrans. Les fachos et haineux se multiplient comme les moustiques-tigres. Les rivières débordent dans les villes et la violence dans les rues. Un réseau mondial de sexe et de pouvoir est sorti de l’ombre. La noirceur humaine remonte à la surface comme les boues que vomissent des égouts non curés. Rien de nouveau, pourtant. Au tournant de ce siècle, nous nous auto-congratulions de notre continent en paix alors que des nettoyages ethniques se perpétraient chez nos voisins yougoslaves. « Mes pauvres enfants, qu’allez-vous devenir ? » gémissait ma grand-mère qui, enfant à l’aube du siècle dernier, fut mise en joue par un officier ennemi et dont les deux frères furent éliminés trente ans plus tard par la Gestapo. Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ! » revendiquait Caligula qui mourra assassiné.
Non, le monde n’est pas plus noir qu’avant, mais la communication désormais immédiate et omniprésente ne nous permet plus de détourner les yeux et le nez des monstruosités se déroulant au-delà de notre pré carré. Il était grand temps car à force de l’ignorer, notre ombre s’épaissit. Le reflet permanent, dans notre champ de vision, de la face violente de notre humanité est notre chance, une invitation pressante à voir ce qu’il nous renvoie, comme le bouclier réfléchissant de Persée. « Nous avons tout simplement oublié ce qu’est réellement un être humain. Nous devons découvrir notre ombre. Sinon, nous serons entraînés dans une guerre mondiale pour voir quelles bêtes nous sommes », commentait CG Jung quelques années avant la seconde guerre mondiale. Gandhi, son contemporain, formulait la même observation : « Nous ne faisons que refléter le monde. Toutes les tendances présentes dans le monde extérieur se retrouvent dans le monde de notre corps. Si nous pouvions changer nous-mêmes, les tendances du monde changeraient également. » Chaque fois que nous nous exclamons « Plus jamais ça ! », chaque fois que nous dénonçons la haine comme pour la faire disparaître par magie, chaque fois que nous désignons un bouc émissaire (qui a aussi sa part de noirceur), nous nous détournons de notre ombre.
En réalité psychologique, nous ne pouvons influer positivement sur l’actuelle tendance sombre qu’en allant à la rencontre de nos propres mouvements haineux. Les ressentir afin de ne pas les expulser dans des actes haineux, c’est la seule attitude susceptible de ne pas alimenter la violence du monde. Pas facile tant la haine est une émotion qui fait peur. Or, il ne s’agit pas de la refouler mais de l’observer en soi, avec du recul et de la curiosité, comme un entomologue. C’est la nécessaire confrontation avec notre Inconscient. Un chemin qui passe par trois étapes : laisser venir, accepter de ne plus nier ; contempler, accepter de ressentir ; se confronter, supporter en soi cette tension des opposés : je suis lumière ET ombre, amour ET haine. Et c’est parce que nous supportons cette tension intérieure sans basculer sur un pôle ou sur l’autre, que nous la transcendons, que nous montons sur une nouvelle octave, apaisée, dépolarisée, dépassionnée.
Je vais prendre un exemple personnel pour ne pas rester théorique. J’ai acquis l’habitude de faire des allers-retours entre le monde qui m’entoure et mon monde intérieur : dans un expir, je laisse s’imprimer en moi le maelström de pensées et d’émotions que suscite en moi l’actualité ; à l’inspir, je referme la lucarne et prends le temps de chercher du sens dans tout ce chaos. Un premier raccourci me vient (« ils sont fous, ou monstrueux… »), puis j’explore comment ce « ils » me parle de moi. Dans un premier temps, je ne me sens pas concernée, pas moi, non, je suis habitée d’un tel amour de la vie ! Puis je ressens combien la virulence du monde me contamine, je me sens irritable, jugeante, exaspérée, au point d’étouffer ce vent mauvais par des compulsions alimentaires. Peu désireuse de prendre du poids, j’accentue mon écoute intérieure. Et puis, ça y est, je la sens, cette pulsion de haine phénoménale. Elle a un mauvais goût de colère, de vulgarité, de vengeance, d’envie de faire mal, mordre, insulter, dominer, avec en prime un mélange de honte et de culpabilité de ressentir une émotion si toxique, et la peur qu’elle échappe à mon contrôle… d’où le retournement de cette négativité contre moi-même en mangeant trop comme pour la mettre sous couvercle ! Rien que de l’avoir contemplée et ressentie sans la fuir — cela fait mal, et cela a un mauvais goût, j’insiste —, ma pulsion haineuse s’apaise déjà. Quelques Fleurs de Bach la calment (Holly) ainsi que ma perméabilité à l’ambiance toxique (Walnut) et ma peur d’exploser (Cherry Plum), et achèvent de me réharmoniser. J’ai vu ma haine, sans avoir fait de tort à quiconque. Autre exemple, tiré de la vie culturelle : un film, « Des rayons et des ombres », qui explore les ambiguïtés de la Collaboration, ombre majeure du continent européen. Synchronicité, coïncidence porteuse de sens ? Il sort alors que l’UE est plus que jamais tiraillée d’ambiguïtés dans ses alliances.
Impuissance, indignation, colère, haine, font partie de notre psychisme, même si nous nous en défendons. Comme la lave d’un volcan, elles grondent en souterrain si nous n’acceptons pas de les vivre en conscience. Paradoxalement, nous confronter à nos émotions noires nous protège d’un passage à l’acte. À l’inverse, nous en dédouaner la main sur le coeur (« moi, de la haine ? Jamais de la vie, quelle horreur ! ») nous rend plus perméables à la charge négative des événements, et cette contamination peut devenir hors contrôle. C’est ainsi que l’on a vu une jouissance malsaine germer sur les réseaux sociaux devant les images d’un ancien président emprisonné ou d’un prince déchu. Se réjouir que justice se fasse est sain, se délecter des images de l’écroulement de l’autre fait le lit de la perversion.
En élargissant notre conscience émotionnelle à nos ombres, nous gagnons sur deux plans, le personnel et le sociétal. D’abord, nous rééquilibrons le rapport entre notre ego et notre âme et gagnons en authenticité. Notre âme dégagée de toute prétention unilatérale à la bonté peut luire comme une petite flamme, permettant à d’autres de se retrouver et se relier. Ensuite, en changeant de lecture sur nous-mêmes, c’est aussi notre lecture du monde qui peut changer. Nos mythes contemporains sont élimés. Ils ont été écrits par des peuples se croyant du bon côté de l’histoire à la fin de la seconde guerre mondiale, occultant leur propre passé de prédateurs au temps des colonies. « L’histoire est écrite par les vainqueurs », dit-on. Quels sont-ils, ces mythes ? Un Gotha aux privilèges héréditaires censés garants de la sécurité et la justice, qui peine à étouffer les scandales en son sein. Une libération sexuelle, qui a débridé les comportements abusifs. Une Union Européenne construite sur une promesse humaniste, sacrifiée aux sirènes d’un capitalisme débridé. Une Pax Americana qui sème des guerres pour financer sa paix intérieure avec son dernier avatar, un Board of Peace à un milliard de dollars le droit d’entrée. Une ONU censée promouvoir la paix mondiale, impuissante sous les vetos de cinq membres permanents qui ne représentent que l’hémisphère Nord.
Il nous faut de nouveaux récits, de nouveaux prismes à travers lesquels lire le monde, moins naïfs, moins unilatéraux. Peut-être est-ce que le moment de donner voix aux poètes, aux visionnaires, et à tous ceux capables de se remettre en question ?
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