Depuis toujours, des émotions mortifères me parcourent la nuit, mémoires des drames bouleversants de ma lignée maternelle à travers le siècle dernier : une puissante colère inhibée qui se traduit par un terrain inflammatoire, un chagrin abyssal, une terreur sans nom. Plutôt que les fuir, j’ai appris à aller à leur rencontre, pratiquant depuis plus de 20 ans le dialogue avec les images de l’inconscient selon la psychologie des profondeurs de CG Jung, ainsi que l’élargissement de conscience selon la tradition du voyage chamanique et de la Medicina amazonienne.

Dernièrement, mon corps flambe à nouveau, en résonance vibratoire avec les éruptions du monde. Lors d’une nuit d’insomnie, je me suis mise, en imagination active, à l’écoute du feu qui brûlait mon épaule. L’image vivante qui est venue à ma rencontre est mon grand-oncle Maurice H., fermier et résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, arrêté sur dénonciation et déporté dans un camp de travail à Neuengamme près de Hambourg. Lors de la débâcle allemande, tous les prisonniers furent transbordés sur le navire Cap Ascona sur la mer Baltique, pour être négociés avec les Alliés. Culmination absurde de cette tragédie, le navire fut coulé dans la baie de Lübeck par l’aviation britannique le 3 mai 1945 à 14h30, cinq jours avant l’armistice.

J’ai découvert cette histoire familiale en 2021, à la suite d’une première rencontre en voyage chamanique avec Maurice, alors encore âme errante. Je m’étais plus tard rendue à Lübeck pour me recueillir devant cette baie où lui et 5000 soldats de la liberté reposent toujours au fond de la mer, sans sépulture. En faisant la route en voiture, il me semblait entendre le son lancinant des roues du wagon aveugle emportant mon grand-oncle, et approcher le désespoir de ce jeune fermier quadragénaire arraché à sa vie pour avoir défendu sa terre, sa famille et sa patrie. Devant la baie étincelante où s’ébrouaient des vacanciers inconscients des restes d’une génération gisant dans les fonds marins quelques dizaines de mètres sous eux, je m’étais demandé si ce jour-là aussi le soleil brillait. L’absurde se conjugue parfois avec l’inconcevable.

Au cours de ma récente imagination active, Maurice m’a transmis le message que la douleur qui me tient éveillée la nuit renferme une mémoire transgénérationnelle qui dépasse ma seule famille et s’élargit à cette génération européenne, anéantie dans la guerre et la haine. Il m’a proposé de la déposer enfin, en allant dans un voyage en compassion à la rencontre de ces âmes, afin de les honorer et performer un rituel pour leur donner une sépulture. Il m’a aussi demandé de me mobiliser « car la même haine est active aujourd’hui, et personne n’y croit à cause des 80 années de paix ». J’ai donc effectué, selon la tradition chamanique, un voyage en compassion auprès de cette génération sacrifiée. Durant ce voyage, mon épaule brûlait plus que jamais sans que je puisse la soulager, tandis qu’en état de conscience modifiée je percevais combien ces hommes ont vécu la torture d’une souffrance physique et psychique à laquelle ils ne pouvaient espérer échapper. Comme tournoyant, suspendus à un fil impitoyable, ils ÉTAIENT souffrance, parce qu’il n’y avait plus que cela. L’image m’est venue de Prométhée sur son rocher, au foie dévoré par un aigle chaque matin pour avoir voulu venir en aide aux humains. Immense démesure entre leur petite humanité qui ne désirait que vivre, et l’Humanité pour laquelle ils sont morts. Humbles fermiers qui ont donné leur vie pour sauver la Vie, de la même puissance archétypique que Jésus, humble charpentier finissant sur une croix. Tous héros. Ils n’étaient pas seuls, ils étaient toute une génération. Et derrière eux, tous ceux qui, en toutes zones de guerre et de colonisation, ont de tout temps résisté.

Après ce voyage j’ai, comme me fut demandé à travers mon grand-oncle, conduit une cérémonie d’inhumation pour eux tous. J’ai assemblé un faisceau de plantes médicinales en y incorporant leur générosité, leur courage et leur sacrifice, ainsi que mon amour et ma gratitude, et l’ai enseveli sous un chêne. Par ce rituel, il me semblait replacer leur tragédie à la hauteur de qu’elle est, un « sacrifice » au sens premier (sacer facere faire du sacré). Le lendemain, l’inflammation de mon épaule s’était apaisée. Simple coïncidence peut-être, si toutefois cela existe.

Reste le message le plus important, tourné vers l’avenir : notre Humanité brûle.

La même haine est active aujourd’hui, et personne n’y croit à cause des 80 années de paix.

C’est ma conviction profonde, elle ne circule pas uniquement entre les humains (les races, les genres, etc) mais également entre les humains et la nature. La haine, ce n’est pas uniquement un sentiment, c’est surtout un comportement d’abus, d’exploitation, d’indifférence à ce qui n’est pas soi. C’est aussi pourquoi la Terre est en feu, de même que nos psychismes et nos corps. Mais personne n’y croit…