Être suffisamment névrosé pour s’adapter au monde, et assez psychotique pour vouloir le transformer, aurait été d’après Freud le signe d’une santé mentale robuste. La boutade, apocryphe, a son fond de vérité. Ce que Freud a vraiment dit, c’est que, comme le cristal, chacun de nous a une ligne de faille pré-déterminée, qui nous fait craquer sur l’un ou l’autre de ces deux versants lorsque nos résistances cèdent :

“ Si nous jetons un cristal par terre, il se brise, mais pas arbitrairement, en des morceaux dont la délimitation, bien qu’invisible, était cependant déterminée à l’avance par la structure du cristal. ”

Ainsi, soit nous craquons dans des limites socialement acceptables, c’est-à-dire sur un mode névrotique (dépression, phobie, obsession, contrôle, etc), soit nous basculons sur le versant psychotique, avec ouverture sur le « Monde Autre » que reconnaît la physique quantique, mais aussi possible difficulté à revenir dans le monde contraignant de la vie en société (délires, hallucinations, envahissement d’images venant de l’inconscient, etc).

À 83 ans, Jung estimait avoir rencontré dans sa pratique de psychiatre dix cas de psychoses latentes (càd, au cristal dont la fissure psychotique menace de craquer) pour un cas avéré. J’imagine sans peine que cette proportion a explosé depuis. Il y a longtemps que je pense que notre société génère de la psychose, avec ses publicités, histoires de people, discours politiques creux et autres fake news qui vendent du rêve et brouillent les frontières de la réalité. S’y ajoute la prolifération des expériences ésotériques (spiritisme, chamanisme, plantes psychédéliques, etc.) trop souvent recherchées comme fuite de la réalité. De même qu’une plante est à la fois un médicament et un poison, le « Monde Autre » peut agrandir une force comme une faille. Dans le meilleur des cas, il nous permet une extension de conscience et de créativité ; dans le pire, nous en revenons « perchés », « hors-sol ». L’aventure ne peut être vécue sans une solidité psychique suffisante, un encadrement qui protège de l’envahissement des images, des activités nous ancrant sur terre et dans notre corps, comme le jardinage, le bricolage, la cuisine. Lorsque je pratiquais comme thérapeute d’orientation jungienne en Belgique, combien de personnes, m’ayant trouvée par je ne sais quelle synchronicité, ne m’ont-elles contactée du fin fond de l’Asie ou de l’Amérique Latine, paniquées de perdre pied dans des expériences ésotériques peu ou mal encadrées ? Aujourd’hui la Société Psychédélique Française me reprend dans son Annuaire des professionnel·les de santé sensibilisé·es aux usages des psychédéliques. Il ne s’agit pas de proposer des thérapies encore illégales en France, mais d’offrir un accompagnement aux personnes désireuses d’intégrer sainement une expérience enthéogène ou au contraire de trouver leur équilibre psychique après un « bad trip ».

Il est bon de s’en souvenir : nous avons tous une faille. De son propre aveu, Jung a lui-même frôlé la maladie mentale lors des expériences spontanées qu’il a relatées dans son Livre Rouge. Sa force et sa lucidité professionnelle lui ont permis d’élaborer une démarche d’ancrage dans la réalité ordinaire à partir de laquelle il a construit son modèle thérapeutique. J’en ai fait le thème de mon mémoire de fin d’études en psychologie clinique. C’est aussi la fonction du village dans les traditions ancestrales : entourer de confiance celui qui décompense sur le versant psychotique, et l’accueillir au retour de son expérience. Celui qui revient ainsi de loin est reconnu comme un guérisseur capable d’aider les autres à faire cette traversée, un shaman. D’autres qui n’ont pas cette force psychique basculent dans la psychopathologie : dans le monde occidental, on les retrouve en milieu psychiatrique ou sous camisole chimique.

Ici, nous touchons à un paradoxe. Si la santé mentale se mesure entre autres à notre capacité à vivre en société, qu’en est-il si c’est notre société qui est malade ? La santé psychique ne serait-t-elle pas précisément de ne pas pouvoir y vivre, de vouloir la changer ? Je reviens à cette définition en boutade de la santé : pouvoir être aussi névrosé que psychotique, être aussi capable de s’adapter au monde que vouloir le transformer. Antonio Gramsci (1891-1937), intellectuel et cofondateur du Parti communiste italien, fut emprisonné par le régime mussolinien de 1926 à sa mort. Dans ses Cahiers de Prison, il nota cette phrase fameuse :

“ La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne se produisent les phénomènes morbides les plus variés. ”

Longtemps, j’ai accepté que nous soyons encore toujours dans cet inter-règne ; simultanément, je sentais qu’il me fallait déjà m’extirper de mon propre vieux monde. Soutenue par mes intuitions, mes rêves (j’ai une dette éternelle envers mon analyste) et, plus tard, la fréquentation de la tradition chamanique et des plantes psychédéliques, j’ai appris — apprends toujours — à me défaire de mes conditionnements, laisser les appels de mon âme piloter ma vie, et lui subordonner les désirs de ma personnalité consciente. J’ai ainsi laissé il y a trois ans derrière moi mon pays, mes réseaux relationnels et mes activités pour me poser en Finistère, aux confins des Monts d’Arrée, là où la Nature est puissante et les humains ancrés dans la Terre. Peu à peu, je m’y enracine, et j’entends ce nouvel appel : Assez de cet inter-règne ! Il est temps de se consacrer à la naissance du nouveau monde.

Face au danger, le système nerveux propose quatre options : s’en accommoder, fuir, combattre, ou se figer et faire le mort. Vu la multiplication des soubresauts de notre société, il n’est plus temps de nous en accommoder, ni suffisant de les fuir, ni jamais désirable d’en restés figés. Les combattre ? Je ne crois ni aux combats par la violence, ni aux protestations qui épuisent en vain l’énergie, ni aux efforts vains des petits colibris. Si le vieux monde se meurt, peut-être faut-il le laisser se consumer, sans essayer de le sauver, ce qui ne fait que prolonger son agonie. Je crois plutôt, comme les jardiniers, que pour combattre les mauvaises herbes, rien de tel que planter de nouvelles pousses. Il nous faut laisser mourir le vieux monde.

Pour aider à la naissance du nouveau, il nous faut reconnaître les convulsions de l’ancien. Difficile tant elles surgissent tous azimuts, et tant notre mode de pensée analytique les repère sans les relier, des abus sexuels d’un « people » aux pratiques véreuses d’un politicien, d’un génocide à une démocratie sous emprise, d’une zoonose à un dérèglement climatique…. À chaque spasme, les médias et les réseaux sociaux s’agitent et se focalisent, oubliant tous les autres, proposant des solutions partielles. Un clou chasse l’autre. Mais notre société n’est pas une planche à clous.

Paul Chefurka, un activiste Canadien, avait développé en 2012 une vision intéressante de notre problème sociétal, qu’il avait appelé « l’échelle de la conscience », en 5 échelons. 1° Au bas de l’échelle, inconscience, déni, gaité et étourdissement, comme dans les années 30s — 2° Conscience d’un problème fondamental, militantisme d’une cause et aveuglement à tous les autres — 3° Conscience de problèmes nombreux et de la complexité, prioritisation — 4° Conscience des interconnexions systémiques entre les problèmes, et de la possibilité qu’il puisse ne pas y avoir de solutions, la résolution d’un problème pouvant en aggraver un autre — 5° Conscience que la situation difficile englobe tous les aspects de la vie et renonciation à l’idée même de «solution», traversée dépressive, voire possible désespoir. À ce stade, il voyait deux voies s’ouvrir pour tenter de se réconcilier avec la situation, selon la personnalité extra- ou introvertie de chacun. Soit un chemin extérieur : actions communautaires au niveau local, doublées d’une désaffection de la politique institutionnelle. Soit un chemin intérieur : travail psycho-spirituel, doublé d’une désaffection de la religion institutionnelle : façon Gandhi, « Devenez le changement que vous voulez voir dans le monde » ; selon la tradition hermétique, « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » ; ou encore, d’après Jung,

C’est une règle psychologique que, lorsqu’une situation intérieure n’est pas portée à la conscience, elle se manifeste à l’extérieur, sous la forme du destin. Autrement dit, lorsque l’individu reste indivisé et ne prend pas conscience de son opposé intérieur, le monde ne peut que mettre en scène ce conflit et se déchirer en deux moitiés opposées.

Enfin, toujours selon cette échelle de la conscience, si on ne se sent appelé sur aucune de ces deux voies, reste l’impasse et la réponse par la violence, à l’égard du monde ou de soi. La vision de Chefurka est aussi lucide que sombre. Il lui semblait que chaque échelon touchait environ le 1/10e de la population du précédent. Ainsi, si peut-être 90% de l’humanité était à l’échelon 1 du déni, moins d’une personne sur dix mille arrivait à l’échelon 5 du désespoir lucide …aucun parmi ces derniers n’étant susceptible d’être un politicien ! J’ignore si, 15 ans plus tard, il reverrait ses observations à la hausse.

En ce qui me concerne, je suis maintes fois montée et descendue sur l’échelle. En bonne introvertie, j’ai longtemps arpenté les chemins intérieurs, puis l’âge m’a invitée à rejoindre les chemins externes pour contribuer au rassemblement de nos forces transformatives. Les chemins sont faits pour se croiser. Plus que tout, une image en moi se dessine peu à peu de ce à quoi ressemblerait ce « nouveau monde lent à naître », et je voudrais contribuer à son accouchement. Il m’arrive encore de croire que, dans notre société occidentale et dominante, le problème de notre vivre-ensemble et vivre-sur-terre est leur écroulement. À la réflexion, je crois plutôt qu’il consiste en leur naissance, difficile.

Croit, celui qui peut croire
Moi, j’ai besoin d’espoir
Sinon, je ne suis rien
Ou bien si peu de chose
C’est mon amie la rose
Qui l’a dit hier matin

Une autre Françoise